« Un bâtiment intelligent, c’est un bâtiment à faible empreinte carbone »

Andrew Whalley, directeur du cabinet Grimshaw, présente sa conception des bâtiments intelligents. Il nous parle aussi du Pavillon de la Durabilité qu’il a conçu pour l’Expo 2020 à Dubaï. 

L'Expo 2020 à Dubaï devait se tenir originellement du 20 octobre 2020 au 10 avril 2021.

Du fait de la pandémie de Covid-19, les instances officielles ont décidé de reporter l’exposition qui conserve le millésime 2020.

Démarrée le 1er octobre 2021 et se tenant jusqu’au 31 mars 2022, l’exposition est placée sous le thème « Connecter les esprits, construire le futur » avec trois pavillons dédiés : opportunité, mobilité et durabilité.

Dan Whitaker, notre correspondant, a rencontré Andrew Whalley, le directeur du cabinet d’architectes Grimshaw qui a conçu le Pavillon de la Durabilité, pour parler de neutralité climatique et de bâtiments intelligents.

 

Propos recueillis par Dan Whitaker

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Pousser la porte du studio londonien du cabinet d’architectes Grimshaw par un mardi matin pluvieux, c’est un peu comme ouvrir la porte du Tardis, la cabine de police à voyager dans le temps de la célèbre série de science-fiction britannique Doctor Who. Derrière l’humble façade qui ne paye pas de mine se cache un vaste espace baigné de lumière dont les couloirs desservent les espaces de travail occupés par les créatifs, un auditorium majestueux et le bureau utilisé par Andrew Whalley lorsqu’il quitte ses bureaux new-yorkais pour se rendre à Londres. Le directeur du cabinet a hâte de me parler de l’Expo 2020 de Dubaï, pour laquelle Grimshaw et Siemens ont réalisé de concert un authentique bâtiment intelligent, avec son cortège d’équipements techniques qui feront de cette exposition universelle une vitrine technologique, industrielle et artistique. 

Dan Whitaker : M. Whalley, on entend aujourd’hui beaucoup parler de bâtiments intelligents, ou smart buildings. Que signifient ces termes pour vous ? 

 

Andrew Whalley : À mon sens, un bâtiment intelligent, ou « smart », c’est un bâtiment à faible empreinte carbone, qui s’adapte à son environnement et à son utilisation en réduisant sa consommation énergétique, en optimisant l’utilisation de ses ressources ou encore en faisant appel à des matériaux recyclés. C’est un passage obligé si nous voulons atteindre les objectifs fixés par l’ONU pour parvenir à ne construire que des nouveaux bâtiments neutres en carbone d’ici 2030 et à rénover tout le bâti existant avec une empreinte carbone neutre d’ici 2050. Chez Grimshaw, notre objectif est d’aller encore plus loin : dès la fin de l’année, tous les nouveaux bâtiments que nous construisons seront déjà neutres en carbone. 

À mon sens, un bâtiment intelligent - ou ‘smart’ - c’est un bâtiment à faible empreinte, qui s’adapte à son environnement et à son utilisation.

Quel est donc le degré d’intelligence du Pavillon de la Durabilité que vous avez conçu pour l’Exposition universelle de Dubaï ?
 

Notre Pavillon sera adapté à des températures extérieures pouvant atteindre 50°C et à une fréquentation attendue de 4 400 visiteurs par heure. Nous espérons donc qu’il sera perçu comme un exemple réussi de ce qu’il est possible de faire. Un exemple de son adaptabilité : il sera capable de récupérer l’humidité et la chaleur émises par les visiteurs pour les réinjecter dans son propre système de climatisation. Les panneaux mobiles de la structure extérieure du pavillon sont à même de suivre la trajectoire du soleil : tout comme la canopée principale, ils s’inspirent des arbres des régions arides comme le ghaf, attirant les courants d’air frais. Nous avons également fait appel à des plantes du désert comme des halophytes, qui contribuent à dessaler l’eau. Les galeries intérieures sont construites sous terre, loin de la forte luminosité extérieure dont elles n’ont pas besoin.

Quel sera le niveau de durabilité du Pavillon lorsqu’il sera terminé ?
 

Contrairement à certaines structures construites pour des expositions universelles précédentes, il s’agit ici d’un projet que nous allons laisser en place. Ce Pavillon constituera une extension permanente et résiliente de la ville qu’il jouxte.

Le Pavillon générera-t-il également de l’électricité afin d’améliorer son empreinte carbone ?
 

Il faut tirer parti des potentiels de production d’électricité, en s’inspirant de la nature. Le Pavillon est entièrement recouvert de panneaux photovoltaïques laissés accessibles pour en faciliter le nettoyage. Leur capacité héliotrope (à l’instar des tournesols) imite la manière dont les plantes du désert changent d’orientation pour protéger leurs graines, mais cela permet aussi d’augmenter la production d’électricité de 25 %.

Pour concevoir et construire des bâtiments plus complexes, il faut développer les interactions entre les différents corps de métier. 

Vous êtes architecte diplômé depuis longtemps maintenant. Comment le rythme des progrès techniques a-t-il évolué par rapport au début de votre carrière ?

 

Il s’est accéléré, comme tous les autres domaines de notre civilisation. Le design computationnel a révolutionné l’architecture. Quand je travaillais dans l’équipe de Ron Herron [célèbre architecte londonien appartenant au mouvement Archigram, ndlr.], il avait prédit, en voyant un ordinateur pour la première fois, que celui-ci changerait tout. Il avait raison. Et il ne s’agit pas que de modélisation des données du bâtiment, ou BIM [Building Information Modeling, ndlr.]. Pour cette Exposition universelle, nous avons fait appel pour la première fois à la réalité virtuelle comme outil de conception, ce qui nous a permis, à nous comme à nos clients, de déambuler virtuellement au sein des plans du bâtiment. 

Dans quelle mesure le design computationnel a-t-il transformé le processus de création ?
 

Cet outil nous permet de prendre en compte un plus grand nombre d’options, par exemple en nous appuyant sur des algorithmes pour analyser tous les moyens à notre portée qui permettraient d’utiliser les courants d’air extérieurs afin de climatiser une structure. Il a libéré notre capacité créative, et c’est précisément ce dont nous avons absolument besoin pour faire face aux défis environnementaux en faisant appel à notre créativité plutôt qu’à notre seul raisonnement empirique. 

Le design computationnel a libéré notre créativité.

Parlez-nous de la collaboration entre les architectes et les autres corps de métier, désormais incontournable pour concevoir des bâtiments intelligents ?
 

Pour concevoir et construire des bâtiments plus complexes, il faut développer les interactions entre les différents corps de métier. Ainsi, les architectes travaillent désormais avec des ingénieurs et des concepteurs, à chacun sa spécialité : structure, mécanique, systèmes d’information, façades, éclairage. L’équipe pluridisciplinaire ainsi constituée dispose d’une expertise plus vaste que si l’on additionnait le savoir-faire de chacun de ses membres, à condition de créer les conditions d’un dialogue permettant à chacun de mettre en avant ses meilleures idées.

L’architecture doit faire face à sa responsabilité sociale, et corriger les erreurs du passé. 

Vous avez également fait vos études et travaillé dans plusieurs pays différents ; qu’est-ce qui les distingue ?

 

Grimshaw a fait le choix délibéré de fonder des studios distincts tout autour du monde afin que nous puissions être en immersion au sein de la culture architecturale locale. Ainsi, aux États-Unis, les équipes de conception sont généralement dirigées par des architectes qui choisissent leurs consultants. Au Royaume-Uni, c’est souvent le client ou une société d’ingénierie qui assure cette sélection. Rien qu’en Australie, la culture du design n’est pas du tout la même à Melbourne et à Sydney !

Pourquoi à votre avis le choix s’est-il porté sur Siemens pour tous les bâtiments de l’Expo 2020 ?

 

Siemens jouit d’une solide réputation de leader mondial en matière de gestion technique des bâtiments. Je pense que les responsables de l’Exposition voulaient pouvoir bénéficier d’une plateforme commune de première qualité. Cette homogénéité est primordiale si l’on veut faire de ces structures quelque chose de durable. 

L’architecture peut-elle sauver la planète ?
 

L’architecture doit faire face à sa responsabilité sociale, et corriger les erreurs du passé : 36 % des émissions de carbone proviennent des bâtiments. La résolution de ces problèmes n’est pas vouée à alourdir la facture. Au sein de ses propres bâtiments, Grimshaw a constaté que le passage aux énergies renouvelables permettait au contraire de faire des économies. Maintenant, il faut traduire nos paroles en actes !

  • Directeur du cabinet d’architectes Grimshaw
  • Responsable de plusieurs projets ayant remporté des prix prestigieux tels que le terminal international de la gare de Waterloo, le complexe environnemental Eden Project (Royame-Uni) ou encore le centre expérimental des médias et des arts de la scène EMPAC de Troy, dans l’État de New York (États-Unis)
  • Associé-gérant depuis dix ans du studio new-yorkais de Grimshaw qu’il a contribué à fonder en 2001
  • Responsable du projet du Pavillon de la Durabilité, l’un des bâtiments principaux de l’Exposition universelle 2020
  • Chargé de cours dans six universités du Royaume-Uni, des États-Unis et d’Italie

20.03.2020 (mise à jour 15.12.2021)

À propos de l’auteur : Dan Whitaker est un journaliste indépendant basé à Londres. Il a travaillé pour plusieurs grands titres de la presse britannique, parmi lesquels le Financial Times ou encore The Guardian.

Crédits photo : Andrea Artz, Grimshaw, Handforth Photography

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