L’électricité emprunte le tunnel sous la Manche

Dans le tunnel sous la Manche ne circulent plus seulement des trains de passagers, des trains de marchandises et des navettes de ferroutage : 1 000 MW font désormais l’aller-retour entre la France et l’Angleterre sur la première interconnexion d’Europe entièrement financée par des fonds privés.

 

Par Daniel Whitaker

Côté nord de la Manche, la liaison entre le Royaume-Uni et l’Europe est un sujet hautement sensible – mais pas dans le secteur de l’électricité. ElecLink, l’opérateur d’interconnexion détenu à 100 % par la même société mère qu’Eurotunnel, le concessionnaire du tunnel sous la Manche, écrit un nouveau chapitre dans la création d’un marché européen intégré de l’électricité. Afin de relier les réseaux électriques entre la Grande-Bretagne et la France, il utilise l’un des deux tunnels ferroviaires d’Eurotunnel pour acheminer des câbles en courant continu à haute tension (CCHT) de 1 000 MW. Une première en Europe pour un opérateur de réseau privé.

Un avantage évalué à 640 millions d’euros pour les consommateurs

 

Steven Moore, Directeur général d’ElecLink, est assis dans son bureau londonien qui surplombe l’autoroute très fréquentée de Westway. Gérer ce projet est pour lui une expérience passionnante, car il a fait carrière à des postes de haut niveau dans le négoce de l’électricité des deux côtés de la Manche. « Cette liaison bénéficie des différences structurelles entre les deux marchés nationaux », explique-t-il. « L’énergie nucléaire française sera toujours meilleur marché et le décalage horaire fait que les pics se produisent à des moments différents de la journée. » 

Ces différences permettront aux consommateurs de bénéficier d’un avantage net estimé à 640 millions d’euros sur la durée de vie du projet, car les prix de l’électricité vont baisser pour l’équivalent de 2 millions de foyers et les coûts de construction ne seront pas répercutés sur leurs factures mensuelles. « Contrairement à d’autres projets d’interconnexion, les consommateurs n’auront pas à supporter le poids de l’investissement. C’est la première interconnexion entièrement financée par le secteur privé en Europe et le premier modèle de financement de ce genre en France et au Royaume-Uni. Le Brexit ne va rien y changer, et ce quelle que soit la forme qu’il prendra, car l’évolution de la production d’électricité sera très progressive. » 

C’est la première interconnexion entièrement financée par le secteur privé en Europe et le premier modèle de financement de ce genre en France et au Royaume-Uni.
Steven Moore, Directeur général d’ElecLink

ElecLink mettra aux enchères l’électricité négociée de manière transparente et compétitive. Son indépendance est un atout pour les deux principaux clients que sont les gestionnaires de réseau National Grid, en Grande-Bretagne, et RTE, en France. Le négoce pourrait se faire, par exemple, sur une base horaire, ce qui permettrait de réagir de manière rapide et flexible aux fluctuations de l’énergie éolienne et renforcerait le rôle de cette source d’énergie renouvelable et respectueuse du climat. « Aujourd’hui, National Grid paie les parcs éoliens écossais pour ne pas produire à certains moments », explique Steven Moore, « mais cette électricité pourra bientôt être vendue à la France. Cette interconnexion peut contribuer à éliminer progressivement le charbon. » ElecLink prévoit d’éviter l’émission de 6,1 millions de tonnes de CO2 au cours des 20 premières années d’exploitation de l’interconnexion, dont la durée de vie peut facilement atteindre le double.

Un « projet d’intérêt commun »

 

En décernant à ElecLink le statut de « projet d’intérêt commun » (PIC), l’Union européenne a reconnu sa contribution à la sécurité d’approvisionnement électrique, à la protection de l’environnement et à l’accessibilité énergétique, et a exempté à ce titre 800 MW de la réglementation pour les 25 années à venir. Cette tranche de capacité pourra ainsi être négociée par le biais de contrats pluriannuels, ce qui garantira des retours à long terme sur les 580 millions d’euros investis. 

Conformément au plan triennal prévu, la construction est aujourd’hui presque achevée et les échanges commerciaux devraient débuter en 2020. Balfour Beatty et Prysmian ont installé les 51 km de câbles en courant continu dans le tunnel et le système de câbles souterrains en courant alternatif du côté britannique, tandis que RTE a réalisé le câblage du côté français. Siemens a été chargé de la conception globale du système et de la construction des stations de conversion de Folkstone, au Royaume-Uni et de Peuplingues, en France. La confiance d’ElecLink dans Siemens s’est également traduite par l’octroi d’un contrat d’une valeur totale de quelque 355 millions d’euros pour l’exploitation et la maintenance des deux stations sur une durée de 10 ans après l’achèvement des travaux. « C’est tout à fait pertinent », explique Steven Moore, « grâce à l’expertise éprouvée de Siemens, nous pouvons nous concentrer sur le négoce. »

73 piscines olympiques de béton

 

C’est la première fois que des câbles d’interconnexion sont acheminés dans un tunnel ferroviaire actif. Wolfgang Recker, chef de projet chez Siemens à Erlangen, souligne les défis posés en termes de génie civil: « Le terrain était très dense, surtout du côté britannique. Nous avons dû stabiliser une colline potentiellement glissante avec des pieux – en utilisant l’équivalent de 73 piscines olympiques de béton –, le tout sans perturber un espace classé ‘zone de beauté naturelle exceptionnelle (AONB)’ ». Les deux stations de conversion font appel à un dispositif modulaire multi-niveaux (VSC-MMC) pour convertir le courant alternatif en courant continu, et inversement à l’autre bout de la liaison. Contrairement aux convertisseurs commutés par les lignes, les transistors de puissance peuvent ici être désactivés, ce qui permet aux convertisseurs de fonctionner indépendamment de la tension du réseau et augmente la stabilité.

 

C’est tout à fait pertinent : grâce à l’expertise éprouvée de Siemens, nous pouvons nous concentrer sur le négoce.
Steven Moore, Directeur général d’ElecLink

Le projet a bénéficié de l’alliance fructueuse de l’expertise ferroviaire de la division Siemens Mobility et du savoir-faire en matière de transport électrique de la division Siemens Energy Management. Steven Moore a été impressionné par la main-d’œuvre multinationale et hautement qualifiée que Siemens a su déployer sur le terrain. « Je me souviens que les consignes de sécurité étaient toujours rédigées en quatre langues », note-t-il.

 

Bien qu’inhabituelle, l’utilisation du tunnel ferroviaire présente de nombreux avantages. Les câbles sous-marins ou enfouis dans les fonds marins causent des dommages environnementaux lors de la pose et peuvent être sectionnés par l’ancre des navires. Steven Moore souligne les difficultés auxquelles on se heurte en cas de problème: « Il faut d’abord trouver l’endroit où le câble est rompu, puis dénicher un bateau de réparation approprié, attendre le beau temps et enfin espérer que la section de câble soulevée soit la bonne – pas facile. » Il se félicite de la « solution optimale » proposée par une entreprise qu’ElecLink considère « non seulement comme un bon maître d’œuvre, mais aussi comme un partenaire fiable à long terme. » Cette liaison entre le Royaume-Uni et l’Europe est donc placée sous les meilleurs auspices.

12.08.2019

Daniel Whitaker est un économiste et journaliste qui a travaillé dans de nombreux pays et vit actuellement à Londres. Il suit l’évolution du secteur des énergies renouvelables à l’échelle internationale depuis une dizaine d’années. Ses travaux ont été publiés dans un certain nombre de publications économiques de Siemens ainsi que dans des journaux comme le Financial Times et l’Economist.

 

Crédits photos et vidéos : Siemens Energy

À propos de Steven Moore

Avant de rejoindre ElecLink, Steven Moore a travaillé des deux côtés de la Manche, d’abord comme directeur des marchés de l’électricité chez British Energy, puis comme directeur groupe chargé du commerce, de l’optimisation et du négoce chez Électricité de France. Steven Moore a plus de 20 ans d’expérience dans le secteur de l’électricité, notamment dans le négoce de l’énergie. En 2017, il a été nommé directeur général d’ElecLink.

 

ElecLink est une filiale à 100 % de Getlink, l’entreprise propriétaire du concessionnaire du tunnel sous la Manche, Eurotunnel. Getlink joue un rôle majeur dans les infrastructures internationales de transport et de mobilité et transporte environ 22 millions de passagers, 1,7 million de camions, 2,7 millions de voitures et 26 % des marchandises échangées entre le Royaume-Uni et l’Europe continentale par an. Avec plus de 530 millions d’euros investis, l’interconnexion via le tunnel sous la Manche est la première liaison en Europe à être entièrement financée par des fonds privés.