La pandémie peut être l’occasion de redynamiser la transition énergétique. Le pouvoir politique se saisira-t-il de cette opportunité ?

Invisible à l'œil nu, plus petit qu’une bactérie, le virus SARS-CoV-2 a pourtant déclenché une vague de changements profonds. La transition énergétique qui s’opère déjà plus ou moins rapidement dans le monde n’est pas en reste. La pandémie a transformé notre manière d’aborder le problème du réchauffement climatique. Cet article présente trois voies à explorer dans ce sens.

 

Par Daniel Whitaker

Face à la pandémie de la Covid-19, plus de 2 milliards de personnes dans le monde subissent des restrictions : quarantaines, mesures de confinement ou encore fermetures d’entreprises. Ces événements exceptionnels ont ralenti l'économie et limité les interactions professionnelles aux vidéoconférences et au télétravail. « La crise du coronavirus » écrit Fatih Birol, Directeur exécutif de l’Agence internationale de l'énergie (IEA), dans un commentaire récent « nous rappelle le rôle essentiel de l’électricité dans notre vie de tous les jours. Elle nous suggère également que ce rôle est voué à croître et à évoluer au fil des années et des décennies à venir. »

 

Aujourd’hui, c’est principalement sous forme d'électricité que nous consommons de l'énergie. Nous dépendons chaque jour davantage des technologies numériques, et donc de l’approvisionnement en électricité via un réseau fiable et sécurisé. Avec l'électrification croissante des transports, de l’industrie ou encore des habitations, cette tendance se poursuivra bien au-delà de la pandémie. Mais qu’en est-il des autres effets, plus inattendus, de la Covid-19, notamment la réduction des émissions de dioxyde de carbone dans le monde ou la baisse de la demande en combustibles fossiles ? Avec le ralentissement potentiel des projets autour des énergies renouvelables et la chute du prix de l’essence, qu'adviendra-t-il de la transition énergétique dans le monde ? A-t-on des raisons d’espérer ? La plupart des acteurs et experts du secteur de l’énergie estiment que l'avenir se présente sous de bons auspices, mais tout dépend de la manière dont investisseurs et responsables politiques réagiront aux répercussions économiques 

La crise du coronavirus nous rappelle le rôle essentiel de l'électricité dans notre vie de tous les jours.
Fatih Birol, Directeur exécutif, IEA

1. Intégration de la transition énergétique aux plans de relance économique

« L’impact du coronavirus dans le monde et le bouleversement qui en résulte sur les marchés internationaux polarisent toute l'attention », déclare Fatih Birol. « Alors que les pouvoirs publics dans le monde s’attachent à prendre des mesures pour surmonter les crises induites par la pandémie, ils ne doivent pas perdre de vue l’un des défis majeurs de notre époque : la transition énergétique. » L’IEA appelle donc à placer les énergies propres au cœur des plans de relance économique.

 

Des investissements massifs dans « le développement, le déploiement et l’intégration de technologies propres », soutient Fatih Birol, stimuleraient l'économie en créant des emplois et en dynamisant l'activité tout en faisant progresser la transition énergétique. Parmi ces technologies, on peut citer le solaire et l'éolien, la transformation de l’électricité issue des énergies renouvelables en hydrogène vert et en e-carburants, le stockage de l’électricité dans des batteries ainsi que l’utilisation, le stockage et la capture du carbone (CCUS). « Les évolutions des infrastructures énergétiques dans les différents pays du monde n'ont pas un caractère provisoire, elles s’inscriront dans la durée. »

 

Kadri Simson, commissaire européenne à l’énergie, qui a tenu une vidéoconférence avec Fatih Birol, est du même avis. Dans un tweet du 7 avril, elle écrit : « Si la lutte contre le #coronavirus est actuellement notre priorité, nous ne devons pas négliger la transition énergétique. La Commission européenne travaille sur des initiatives de reprise, notamment autour de la rénovation énergétique (#renovationwave) et de l’efficacité énergétique (#energyefficiency). » Et en effet, les 27 chefs d’États ou de gouvernement de l’Union européenne ont d’ores et déjà déclaré que la transition énergétique jouerait un rôle majeur dans leur réponse à la crise de la Covid-19. 

Si la lutte contre le coronavirus est actuellement notre priorité, nous ne devons pas pour autant négliger la transition énergétique.
Kadri Simson, commissaire européenne à l’énergie

2. Rééquilibrage du marché des investissements dans les énergies renouvelables

Tandis que les plans de relance sont encore en préparation, l’une des solutions possibles pour encourager les investissements dans les énergies renouvelables consisterait à réduire les subventions aux énergies fossiles. Avec quelque 400 milliards de dollars de subventions dans le monde, cette option constitue aujourd’hui plus que jamais une véritable opportunité pour les responsables politiques qui cherchent des moyens de financer leurs programmes de transition énergétique, notamment dans le contexte actuel où, avec la pandémie de la Covid-19 et dans le prolongement de la guerre des prix entre la Russie et l’Arabie saoudite, la demande et les prix des combustibles fossiles se sont effondrés. Supprimer les subventions accordées aux carburants fossiles, explique l’IEA, ou tarifer le carbone, en association avec les prêts et les garanties prévus dans les plans de relance, « peut contribuer à réduire la plupart des risques qui ont jusqu’ici dissuadé les investisseurs privés ».

 

Le déclin de la demande en combustibles fossiles a également entraîné une baisse historique des émissions de dioxyde de carbone. Mais dans son « Rapport sur le marché pétrolier » d'avril 2020, l’IEA reconnaît que la chute des prix pourrait aussi avoir des effets négatifs sur la transition énergétique. Le manque à gagner « sape la capacité du secteur pétrolier à développer les technologies nécessaires à une transition énergétique ».

 

Subventions et pétrole mis à part, l'énergie verte va se développer. En février dernier, la Chine a annoncé la construction d’un nouveau parc éolien en mer de 2,2 GW, qui a vocation à s’étendre. Selon le Wall Street Journal, « les fermes éoliennes et solaires attirent l’attention des investisseurs en quête d’opportunités à faible risque et à rendement stable, dans une période de forte volatilité des marchés » (Russel Gold, 2020, « Wind, Solar Farms Are Seen as Havens in Coronavirus Storm » – Les fermes éoliennes et solaires sont perçues comme des valeurs refuges dans la tempête du coronavirus Storm, The Wall Street Journal, mars 31). En outre, le coût des technologies solaire et éolienne continue de baisser, et de nouvelles solutions, notamment le Power to X ou le CCUS, qui seront nécessaires à la transition énergétique, sont prêtes à monter en puissance.

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3. Création de réseaux flexibles, avec une solide capacité électrique installée

Nous avons d’ores et déjà un aperçu de ce à quoi le futur marché de l'électricité pourrait ressembler. Les mesures de confinement prises dans le monde ont provoqué une baisse de 15 % de la demande dans la plupart des économies avancées, avec un profil de consommation en semaine qui ressemble à celui d'un dimanche type. En conséquence, les énergies renouvelables sont nettement plus disponibles sur les marchés. La capacité éolienne et solaire installée représente désormais une part importante de l’électricité injectée dans le réseau. Les opérateurs des réseaux électriques peuvent développer la part du renouvelable dans leur bouquet énergétique.

 

Dans le même temps, le confinement d’une grande partie de la planète a mis en évidence l’impérieuse nécessité de la sécurité d’approvisionnement en électricité. Sinon, le confinement serait tout simplement impossible. « C’est un moment clé dans notre compréhension des systèmes électriques plus propres. C’est un défi majeur sur lequel les responsables politiques et les instances de régulation devront se pencher », précise Fatih Birol.

 

En investissant massivement dans les technologies vertes, nous pourrions passer à une économie de l’hydrogène, dans laquelle l'électricité produite par nos sources d'énergie renouvelable ne dépendrait plus de la météo. D’ici là, nos systèmes devront être suffisamment flexibles pour basculer sur d'autres sources lorsque l’ensoleillement ou la force du vent ne sont pas suffisants, et pour maintenir ainsi l’approvisionnement en électricité à tout moment. L'association d'énergies renouvelables et de centrales au gaz flexibles et peu coûteuses s’est révélée encourageante, car ces installations peuvent rapidement monter ou descendre en capacité. Plus important encore : à l'avenir, les brûleurs à gaz des turbines seront alimentés par des carburants de synthèse sans carbone, comme l’e-hydrogène

Quel monde après la pandémie ?

Dans les pays occidentaux, ils sont nombreux à estimer que le confinement est, pas certains aspects, une carte postale du futur. La pollution urbaine ? Disparue. Le travail et les échanges ? Numériques. La demande en combustibles fossiles ? En baisse. Et si l’urgence est de surmonter la pandémie de la Covid-19, beaucoup partagent sans doute l'avis de l’historien Yuval Harari : « Nous ne devons pas seulement nous demander comment résister à la menace immédiate, mais aussi nous interroger sur le monde d’après. »

 

Après l'assouplissement des mesures de confinement, il est à parier que nos habitudes de consommation énergétique reviendront. Toutefois, certains gouvernements invitent à la mise en œuvre d’initiatives en faveur des technologies propres tandis que, dans le monde, l'électricité et les énergies renouvelables sont incontournables dans le paysage énergétique. Ces changements de perspective sur la transition énergétique s’inscriront-ils dans la durée ? Difficile de dire à quel point les aspirations sincères à un monde meilleur perdureront à la nécessité de sauvegarder l’emploi et de redynamiser la croissance, mais ils pourraient bien exercer une influence considérable sur notre futur. Les effets, positifs comme négatifs, se poursuivront tout au long de la pandémie, et au-delà. Le paysage énergétique s’en trouvera radicalement changé pour longtemps. Comme le dit Dorothy après la tornade dans Le Magicien d’Oz : « Toto, j'ai l’impression que nous ne sommes plus au Kansas. »

24 avril 2020

Daniel Whitaker, basé à Londres, est économiste et journaliste. Depuis plusieurs années, il observe les transformations du secteur des énergies renouvelables. Il a publié dans de nombreux journaux, notamment le Financial Times et The Economist.

 

Crédits photographiques : IEA, Présidence estonienne du Conseil de l'UE, Siemens